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SAINT ELOI, LE BRICOLEuR


Saint Eloi ... La plupart d'entre vous, civils, le connaissez sûrement à travers la chanson où il donne la réplique à ce bon Roi Dagobert (j'y reviendrai plus bas) et, si vous êtes militaire et qu'il y a des mécanos sur votre base d'affectation, son nom est synonyme de barbec', d'un petit coup à boire et de jeux (le jeu d'Eloi ?) !


Donc, après l'interlude de vendredi dernier, permettez-moi cette semaine de vous dresser un petit portrait de ce cher Eloi de Noyon.



ARRIvéE EN LIMOuSINE


Non, en fait, dans le Limousin, mais c'est un peu pareil. Le petit Eloi nait vers 588 (oui, à l'époque, l'état-civil, c'était pas trop ça), dans une famille chrétienne (ça on en est sûrs), plutôt aisée (on l'est moins mais on le suppose). Papa se nomme Eucher et maman, Terrigie. C'était encore un peu chelou au niveau des prénoms en ce temps-là.


Bref, c'est donc à Chaptelat, un petit village près de Limoges, que débarque le petit Eloi. On sait que la zone est aurifère, mais on ne peut que spéculer sur les intérêts miniers qu'aurait pu avoir sa famille. Les documents nous manquent pour étayer cette hypothèse, mais pourquoi pas.


ELOI-GNEMENT

Comme ça se faisait beaucoup, papa envoie Eloi en apprentissage. "Ah bon ?" Aurait dit Eloi en apprenant la nouvelle. "Non, Abbon", répondit son père. C'est en effet le nom de l'orfèvre réputé chez qui Eloi fut placé et où il apprit son travail au sein de "l'atelier public de la monnaie fiscale".


C'est durant son apprentissage qu'il se découvre un intérêt tout particulier pour les Saintes Ecritures en assistant fréquemment aux offices de l'église du coin.


Et c'est seulement au bout de quelques années qu'Eloi quitte sa patrie (eh oui, rappelez-vous que les frontières ne ressemblaient pas du tout à ce que nous connaissons aujourd'hui !) et s'exile au nord de la Loire, en France. Et, plus particulièrement, à Paris, tant qu'à faire.


Là, il entre au service d'un autre orfèvre, Bobbon. Visiblement, au niveau des noms, les orfèvres du VIe siècle, c'était un peu comme les Hobbits chez Tolkien ...

Bilbon aussi aimait les bijoux

Bobbon était un gars reconnu et qui faisait payer cher. D'où l'expression "ça coûte Bobbon" ...


Bref, quoi qu'il en soit, le tout Paris vient le voir pour des commandes spéciales. Et là, c'est Cloclo qui vient le voir, direct. Non, pas ce Cloclo là. Je parle de Clotaire II, roi des Francs. Et puis pas pour une babiole à offrir pour son anniv' de mariage ou pour la St Valentin, non, carrément un trône d'or orné de pierres précieuses.


Si Eloi fut par la suite un saint patron, Bobbon était un patron sympa (un sympatron ?), puisqu'il laisse son apprenti réaliser non pas un, mais finalement, 2 trônes avec l'or fourni par Clotaire.


Contrairement à la petite fraudulinette qui consistait à se mettre de côté un peu du précieux matériau en invoquant certains coups de lime ou la trop grande force du feu (et donc à un peu arnaquer le client, il faut bien le dire), Eloi fut honnête et utilisa la totalité de l'or livré.


Et ça, ça a bien plu à Cloclo qui s'est dit qu'un bon gars comme ça, ça valait le coup de le récupérer à la cour. Ce qu'il fit.



ELOI-SCENSION SOCIALE


Et voilà comment notre orfèvre Eloi devint contrôleur des mines et métaux, maître des monnaies et grand argentier de Clotaire II. Sacrée ascension, hein ? Eh ben c'est pas fini !


Eh non puisque lorsque Dagobert Ier monte sur le trône, Eloi reste à la cour et devient son trésorier.


Eloi de Noyon, trésorier de Clotaire II et Dagobert Ier

Mais il n'y a pas que l'oseille dans la vie et Eloi devient évêque de Noyon en 641 (aux alentours de ses 50 ans, donc). Il fonde également plusieurs monastères et abbayes. On ne peut pas dire qu'il était sans foi Eloi ...


Plus qu'un simple trésorier, il obtient, en tant qu'envoyé royal, la soumission de Judicaël, duc des Bretons en 636.


Toutes ces activités ne l'empêchent pas de se perfectionner dans son art de l'orfèvrerie, qu'il poussa à un haut niveau. On lui doit notamment des bas-reliefs sur des tombeaux, des châsses (des coffres ornés) destinées à recevoir des saintes reliques, etc. Il a aussi contribué à la construction de plusieurs bâtiments ou monuments religieux. Bref, il ne chômait pas !


ELOI-NA JONES

Eloi s'est aussi improvisé archéologue en mettant au jour les reliques de plusieurs saints, a érigé des églises en l'honneur de certains, a transféré les reliques d'autres dans des lieux plus adaptés. Il était partout !


SAINT ELOI


Par manque de portraits fiables d'époque, on ne sait pas s'il était canon, mais en tout cas il a été canonisé.

Il y a Saint Eloi et, pour Jean-Michel Jarre, c'est les lois du synthé

Notez par exemple qu'on lui doit quelques miracles, par exemple la guérison d'un paralytique. On lui attribue aussi l'arrêt miraculeux d'un incendie alors qu'il allait dévaster une église.


C'est le saint patron de ceux qui manient le marteau. Non, pas comme Thor, on parle d'ouvriers qui tapent sur le métal, pas dans la tronche des vilains. Et là, on ratisse large, puisque voici la liste des professions dont il assure la "garde" :


orfèvres, joailliers, graveurs, forgerons, mécaniciens, chaudronniers, cheminots (en Belgique), horlogers, mineurs, taillandiers, batteurs d'or, doreurs, tisseurs d'or, monnayeurs, serruriers, cloutiers, fourbisseurs, armuriers, balanciers, épingliers, aiguilliers, tireurs de fils de fer, ferblantiers, fondeurs, lampistes, loueurs de voiture, voituriers, cochers, vétérinaires, selliers, bourreliers, maréchaux-ferrants, charrons, carrossiers, charretiers, éperonniers, maquignons, fermiers, laboureurs, valets de ferme, panetiers, vanniers, bouteillers, mais également du matériel et des militaires logisticiens.


Si certaines sont plutôt logiques et évidentes, pour certaines, la relation est un peu plus obscure, comme les loueurs de voitures, bouteillers, vétérinaires, etc ... Perso je n'ai jamais vu fabriquer une bouteille à coups de marteau ni un chat soigné au maillet ...


Ceci dit, il existe des marteaux décapsuleurs ...

LE SAINT ET L'OIE

Evidemment, comme bon nombre de saints, on lui a collé pas mal de dictons. En voici quelques uns, pas piqués des vers ... Et comme on ne sait pas quand il est né, il a 2 fêtes. Une en hiver (qui correspond au jour de sa mort) et l'autre en été, comme ça, pas de jaloux !


"Si, à la Saint-Éloi tu brûles ton bois, tu auras froid pendant trois mois." En même temps, le 1er décembre, généralement on brûle du bois hein, c'est pas nouveau ni rare ... En fait, là on nous dit que si début décembre il fait froid, ben il fera froid jusqu'à la fin de l'hiver ... trois mois après. Bonjour l'enfoncement de portes ouvertes !


"Saint-Éloi, de soleil gourmand, nous donne trois jours de beau temps." Assez obscur comme dicton ...


"Saint Éloi le gourmand, sa fête arrive deux fois par an." St Eloi "des boudins" (la classe ...) et St Eloi des fraises ... Notez que, nulle part, on ne parle de la gourmandise de St Eloi. En tout cas, je n'en ai pas trouvé trace, mais je n'ai pas la science infuse.


Et enfin le grandiose :


"À la Saint-Éloi, les jours allongent du cri d'une oie." Alors là, faudra m'expliquer. Parce que, que ce soit pour sa fête en hiver ou celle en été, les jours ne rallongent pas. Le 1er décembre, ils sont toujours en train de raccourcir et le 25 juin, ben ils ont fini de s'allonger ... Faudrait interpeller une oie pour lui poser la question, pour voir ... Eh ! L'oie !


ELOI, JéSus et un cheval entrent dans une fOrge ...


Il y a bien une légende (datant environ du Xe siècle et d'origine allemande), qui fait le lien avec les maréchaux ferrants et qui mérite d'être relatée ici.

Un peu de sérieux : un bouquet de St Eloi. L'œuvre réalisée par un maréchal-ferrant après son tour de France pour être accepté chez les Compagnons. Elle représentait tout le savoir-faire de l'artisan et lui servait éventuellement d'enseigne lors de son installation

On raconte que notre cher Eloi, établi en tant que maréchal ferrant (ce qui, a priori n'a jamais été le cas), se serait vanté d'être le plus balaise dans la forge des fers, qu'il n'y en avait pas d'autres qui lui arrivaient à la cheville, etc. Il aurait même réalisé une enseigne portant ces mots : "Éloi. Maître sur maître. Maître sur tous." Oui, ça fait un peu "je me la pète". A tel point que Jésus (oui oui, lui-même en personne) se serait un tout petit peu vexé ...

Ni une ni deux, notre barbu antique descend sur Terre incognito et se fait embaucher par Eloi. Eloi lui fait une petite démo en forgeant un fer et demande à son nouvel apprenti ce qu'il en pense. "Mouais, pas mal, mais bon, peut mieux faire", répond notre version biblique d'Obi-Wan Kenobi.


Sur ce, il attrape les outils, et se met au boulot. Devant un Eloi médusé, il frappe un fer parfait. Déjà, là Eloi est un peu calmé par le talent de son élève, mais celui-ci ne s'arrête pas là. Devant la forge, il y a un cheval qui, justement, attend d'être ferré.


Et là, l'apprenti Jésus ... enfin non, le Jésus apprenti, coupe carrément une guibolle du cheval, la place sur l'enclume, pose le fer et remet la jambe en place, ni vu ni connu. Le cheval n'a même pas bronché. Eloi récupère sa mâchoire tombée au sol façon Tex Avery tellement il a été estomaqué par l'exploit, et, irrité par le côté show off de son ouvrier, veut montrer qu'il n'est pas en reste et est tout aussi capable de faire de même.


Oui, bon, sauf que là, ça ne se passe pas tout à fait dans la même ambiance que précédemment. Alors ok, Eloi parvient lui aussi à couper une autre jambe du cheval ... qui hennit de douleur, se secoue dans tous les sens et met du sang partout ...


Devant ce remake de massacre à la tronçonneuse, Jésus blêmit et remet la jambe du pauvre canasson en place en criant "cavalus réparo" ou toute autre formule adaptée, je n'y connais pas grand chose en réparation divine de cheval.


Cette histoire a effrayé plus d'un cheval

Bon, là Eloi ne peut que s'incliner et il dit à son interlocuteur : "Qui que tu sois, tu es le maître, et moi, ton compagnon." Ce à quoi Jésus répond : "Heureux celui qui s'humilie" (dans le sens "humilité", pas "humiliation"). Alors là Eloi percute et comprend à qui il a affaire depuis le début : il se jette à ses pieds. Mais Jésus, c'est le gars sympa et il ne lui en veut pas. Il lui dit qu'il lui pardonne et qu'il le croit "guéri". Il ajoute qu'il peut garder sur son enseigne la partie "maître sur maître", mais qu'il mette l'autre moitié à la benne parce que le "maître sur tous", ben c'est papa et c'est grâce à lui que Jésus, fils du big boss, a pu réussir son tour de force avec le cheval.


Sur ces entrefaites, le propriétaire du cheval arrive (on ne sait pas s'il règle la note, d'ailleurs), enfourche sa monture, Jésus monte en croupe et les voilà partis. C'est là que Eloi, pas au bout de ses surprises, comprend que le cavalier en question, c'est carrément Saint Georges ! Quand on est le fils du patron, on peut visiblement choisir son chauffeur. Bon, on peut facilement démonter cette légende néanmoins assez spectaculaire : déjà, comme je le disais, Eloi n'a jamais été maréchal ferrant, n'était pas prétentieux le moins du monde (selon ce qu'on sait de lui) et troisièmement, le ferrage ne se développe vraiment qu'au Xe siècle en Europe et pour raisons militaires, soit 300 ans après la mort du véritable Eloi. En fait, si on creuse un peu, on trouve des similitudes dans pas mal de légendes de la Grèce antique : Athéna vs Arachné, Artémis vs Orion, etc.


LE BON ROI DAGOBERT ... QuI ETAIT EN FAIT LOuIS XvI ...


On a tous chanté la fameuse chanson "Le Bon Roi Dagobert". Généralement, c'est à l'école qu'on nous l'apprenait. On aime bien se moquer de ce pauvre Dagobert Ier, particulièrement distrait et maladroit. Dans la chanson, Saint Eloi revient dans chaque couplet pour donner la réplique au Roi et tenter de corriger ses erreurs ou, du moins, les lui faire remarquer.


Il s'agit évidemment d'une photo d'époque montrant Dagobert Ier en grande conversation avec Eloi

C'est amusant, c'est une comptine enfantine qui ne fait pas grand mal, me direz-vous. Eh ben non. Elle date de la seconde moitié du XVIIIe siècle et les paroles sont écrites sur la partition d'un air de chasse (La Fanfare du Grand Cerf). Les couplets ont été rajoutés au fil du temps, mais une grande partie vient de la période révolutionnaire française et tourne la royauté en ridicule, Dagobert Ier étant en fait Louis XVI. Je ne vous copierai pas ici les 24 couplets qui la composent, mais je vous invite à faire une petite recherche sur Internet, vous verrez, c'est parfois violent comme critique ! Notez qu'au retour de la royauté à l'abdication de Napoléon 1er en 1814 et jusqu'à la fin de la période des Cent Jours, elle avait été interdite.


Donc, s'il paraît que le vrai Dagobert pouvait parfois faire preuve d'étourderie et d'auto-dérision à ce sujet, cette chanson, dont l'école s'est appropriée, était une satire à peine camouflée du pouvoir en place, 1200 ans plus tard.


Alors qu'en fait, elle parlait de ça, cette chanson

ET LE PEuPLE LOuA ELOI ...


... à sa mort, le 1er décembre 660 à l'âge respectable pour l'époque de 72 ans (à peu près, hein, puisqu'on ne sait pas vraiment en quelle année il est né). C'est un saint assez original et qui change un peu, dans le sens où il y a peu de légende et beaucoup de faits. Il est surtout connu pour avoir énormément travaillé, dans son cœur de métier, à la cour et dans la religion et, pour une fois, il n'a pas été martyrisé, ni n'est mort dans la misère abandonné de tous !


Il a eu, au contraire, une vie aisée, heureuse et bien remplie !


Voilà, j'espère que ce petit portrait (fait en fonction des maigres infos qui sont parvenues jusqu'à nous) vous a éclairé(e)s sur ce personnage de la culture populaire, mais finalement, si méconnu.


Et si vous voulez ajouter Eloi à votre collection de Saint Patrons made in Redpaln, cliquez sur l'illustration ci-dessous ! Allez, une dernière petite anecdote, mais sur notre illustratrice, façon "le saviez-vous ?" : avant d'être Redpaln illustratrice, elle a été Redpaln, maréchal-ferrant ! Eh oui. Ca vous en bouche un coin ça, hein ?


Dagobertement vôtre,


Votre humble et dévoué serviteur à la culotte à l'endroit,





- ODY









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